Instantanés paysans
La vie moderne, Raymond Depardon, 29 octobre 2008
Raymond Depardon, homme pluriel, d’arts et de mots : photographe, scénariste, journaliste, réalisateur … Son œuvre est toute entière traversée par une volonté sociologique manifeste. Une volonté de comprendre et de décrypter des réalités sociales en suspens. Il a parcouru le monde, dans une perspective quasi ethnologique afin d’élaborer des reportages qui resteront célèbres : au Tchad, au Biafra, aux jeux olympiques de Tokyo en 1964, puis à ceux de Munich en 1972, pour la prise d’otage des sportifs israéliens par les terroristes palestiniens. Son style est direct, transparent, documentaire, dépouillé.
Avec la vie moderne, l’artiste tisse les liens entre photographie et cinéma, les deux mondes-frères s’imbriquent, se resserrent. De la photographie, son cinéma emprunte les plans-séquence dont le cadrage et le placement des sujets sont millimétrés. Il y a aussi cette façon de capturer une émotion, une posture qui révèle, sans mot aucun, l’intériorité de la personne. Du monde de l’art vivant, sa photographie va plus loin que l’image, il l’assortit parfois de texte, lui donne une voix. Images illustrées de texte, cinéma parfois dépouillé de parole. Depardon renverse les perspectives et réinvente un art qui brouille les pistes, qui emprunte à différents univers. Une toute nouvelle forme de relation où l’auteur est un œil-guillotine qui tranche dans le réel.
Des films à la photographie, Raymond Depardon a construit une œuvre faite de mélancolie et de retour aux sources. Il est tout à la fois, terrien et aérien. Lorsqu’il retourne sur ses terres, qu’il s’y ancre à nouveau, et nous y embarque, il le fait avec poésie et évaporation. Mélancolique, oui, mais sans pessimisme ou noirceur. Le film est traversé de scènes poignantes, à l’image du plan sur Marcel Privat, le regard bleu dans le vague, rabaissant son béret sur ses yeux fatigués. Les images de Depardon, qu’elles soient au nombre de 24 par seconde dans ses films, ou en exemplaire unique dans ses séries photo, évoquent souvent la solitude de l’homme face au monde, cette errance, cette fatalité. Mais le film ne sombre jamais dans l’amertume. Il distille des touches d’espoir « Moi plus tard je ferais le même métier que papa ! ». Alors oui, le père réplique que la profession aura disparu, mais sagement, la mère avance qu’elle existera toujours mais que des mutations sont en cours.
Avec son triptyque autour du monde paysan, Depardon se révèle intime, profond. Il mêle trajectoire personnelle, regard subjectif et vérité sociologique. Ces œuvres se présentent comme de purs documentaires mais renvoient aussi en réalité à sa propre histoire , à ses racines, son enfance en terre paysanne.
Pour les besoins de son tryptique, dix années durant, Depardon a suivi des paysans de moyenne montagne. Portraits croisés de Raymond, de Marcel, Germaine, Camille et les autres. Portraits d’individus abrupts, rocailleux. Difficile à approcher et à faire parler. Mais le regard et l’approche respectueuses voire affectueuses de l’homme vient à bout de cette rudesse et de cette austérité paysanne. Il sait observer, apprivoiser, aimer les villes, les pays, les peuples sur lesquels il pose son objectif. Son œil est mécanique, technique mais aussi humaniste. Il filme avec pudeur et sensibilité. Et c’est au moins ce qu’il faut pour approcher et obtenir quelques mots de la population paysanne qu’il met en scène – ou plutôt qu’il capte telle quelle – dans la vie moderne. Il prélève des instants d’intimité, au cœur des cuisines, sur les tables habillées de toiles cirées, dans les salons où trônent de grandes pendules, dans les étables et les prés où les vaches paissent et les chèvres folâtrent.
Depardon a prit le temps des choses. Le temps de gagner leur confiance. Rien n’est forcé, brusqué. Il les laisse venir à lui. Nous ne sommes pas dans le documentaire coup de poing. Le film est fait d’espaces, d’aération. Le temps n’est pas manipulé, il est restitué dans sa naturalité, au rythme lent des saisons. J’ai pu lire que l’un des traits les plus caractéristiques de l’œuvre photographique de Depardon est sa volonté de photographier des « temps morts ». La vie moderne répond à cette logique, sur une sonate de Fauré, nous empruntons les routes qui mènent Chez Marcel, Daniel … Nous nous laissons guider, consentant, de maison en maison. Nous nous arrêtons sur des scènes de vie quotidienne, Germaine et sa madeleine, une vache mourante, Camille qui ne sait pas bien ce qu’elle fait ici. Une cadence dictée par les travaux quotidiens qui se répètent fatalement, inexorablement. Une temporalité si différente de la notre.
De la même façon que nous avons pénétré la terre paysanne, embarqué dans la camionnette de Depardon, nous la quittons, en travelling arrière, la silhouette de Raymond s’éloignant à l’horizon.
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- Publié :
- novembre 9, 2008 / 2:44
- Catégorie :
- Bio/docu
- Mots-clefs :
- 2008, depardon, la vie moderne, paysan, photographie


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