Clint assure …

L’échange, Clint Eastwood, 12 novembre 2008

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Los Angeles, 20’s, Christine Collins élève seule son jeune garçon de neuf ans, le père ayant prit peur et s’étant enfui en ouvrant le paquet consigné : « responsabilité ». Ces deux là forment une équipe, se complètent, veillent l’un sur l’autre. L’absence du père renforçant leur solidarité. La mère administre de bien utiles conseils à son bambin: « Never start a fight, but always finish it ! ». En l’espace de quelques plans, séquences et dialogues, Clint Eastwood parvient à nous faire percevoir l’intimité et la profondeur de leur lien, le sanctuaire que représente leur maison, la sacralité de leur relation. Christine travaille dans un centre de réception et transmission d’appels téléphoniques. Vous savez, du temps où l’on avait une opératrice au bout du fil avant d’être redirigé par elle vers notre correspondant. Christine, gérante d’une équipe, déambule en patins à roulettes entre les rangées d’opératrices et les centaines de fils et câbles multicolores. Climat folklorique et cocasse, il règne un joyeux bordel dans cette enceinte strictement féminine. Un soir, à son retour du travail, la vie maîtrisée et confortable de Christine va voir son cours totalement ébranlé : son fils a disparu.

D’aucuns envisagent l’Echange comme un film trop sophistiqué pour être honnête. Angelina aurait la bouche trop rouge, le chapeau trop cloche, l’allure trop raffinée. L’approche et la mise en scène serait trop lisse pour bouleverser et empoigner le spectateur. C’est tellement faux. On a une Angelina Jolie à fleur de peau, extrêmement juste. Elle n’en fait pas trop. Pourtant, la myriade de drames et d’horreurs que le personnage subit aurait pu inciter l’actrice à sur jouer, à tartiner de pathos tous les recoins de la bobine. Mais ce n’est nullement le cas. Elle est sur le fil du rasoir, pertinente, à propos. Son visage extraterrestre est tout à coup humanisé, ses grands yeux, sa bouche énorme et rouge, sa mâchoire carrée et son teint blafard. Sa performance révèle toute sa grâce intérieure. Cette façon de se tenir à la frontière des larmes, tout le temps, sur la corde. Son regard entre impuissance et combativité. Sa violence et son âpreté lorsqu’elle empoigne le tueur par le col et éructe « DID YOU KILL MY SON ! DID YOU KILL MY SON ! ». Elle est magistrale.

Au niveau de la réalisation, on reproche à Eastwood un trop fort classicisme, une « trop parfaite maîtrise » qui entraverait l’aspect émotionnel. Bien au contraire, le traitement méticuleux, maniaque, maitrisé de l’image, de la photographie, donne toute son ampleur au film et fait jaillir de l’écran une émotion brute. De cet aspect lisse apriori se dégage une rage primitive, une crudité des sentiments. Oui, Eastwood est classique, maniériste. Oui, il est un monstre de maîtrise. En quoi est-ce une tare ? cela reviendrait presque a dire qu’il est trop brillant … Je n’entends pas ces arguments. Sa perfection sert le film, évidemment.

Il faut également voir le doigté avec lequel il jongle entre différents genres cinématographiques dont il appréhende et utilise parfaitement les codes. Le film est constitué de différentes strates : notamment le mélodrame avec des oscillations abruptes entre les moments de bonheur et ceux de détresse folle mis en scène avec la menace constante que le pire finisse par triompher. Ou encore le film de serial killer avec le psychopathe tueur d’enfants qui a l’air tout droit sorti d’un conte terrifique, barbe bleue ou la sorcière d’Hansel et Gretel. Et, en définitive, ces multiples couches cinématographiques s’encastrent pour faire émerger un film unitaire et accompli.

Le film est également servi par le fabuleux travail des décorateurs et costumiers. Dès les première secondes on se retrouve immerger dans cette époque. La mode féminine des années 20, les voitures d’époques, l’architecture. Au millimètre, la maîtrise, de nouveau …

Au regard des atrocités faite à Mrs Collins, une LAPD incompétente, corrompue, manipulatrice, des institutions psychiatriques absolument inhumaines (on pense à Milos Forman, son vol au dessus d’un nid de coucou et à la sinistre infirmière Ratched), je me suis demandée s’il il n’y avait pas extrapolation des faits réels. A ma grande surprise, il semblerait que le film colle à la réalité. Une femme dont le fils se volatilise, à qui l’on apporte un enfant qui n’est pas le sien mais qui prétend l’être. L’acharnement qu’elle subit, les tentatives de l’étouffer coûte que coûte, son internement forcé et illégal, le probable assassinat de son fils par un psychopathe … C’est tout bonnement ahurissant.

Je remarque également un élément assez frappant : le blâme, la condamnation qui incombe davantage à la police et l’instance psychiatrique qu’au tueur d’enfants. En ce sens, on observe que la caméra est subjective à deux reprises. Une première fois lors de la rencontre dans la prison entre Christine Collins et le meurtrier de son enfant, à la veille de son exécution. La seconde fois au moment où celui-ci se dirige vers la potence. Durant ces deux séquences, la caméra incarne le tueur. Il y a ainsi une forme de prise de parti, pas en faveur du tueur, rien n’excuse les meurtres commis, mais il y a un questionnement autour de lui. En revanche, la LAPD et l’entité psychiatrique sont dépeintes de façon radicale, extrémiste.

Pour le républicain qu’est Clint, je me réjoui de voir ces critiques exposées. Et au delà du tableau d’une réalité institutionnelle d’époque, c’est une critique de la société américaine actuelle que l’on observe. Il dénonce les espaces de non-droit, le pouvoir abusif exercé par les forces de l’ordre … des thèmes toujours d’actualité, 9 décennies plus tard.


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