Two lovers abuse la critique

Two lovers, James Gray, 19 novembre 2008

joaquin

Leonard, la trentaine révolue, vit chez ses parents dans la banlieue de New York. Suite à une tentative de suicide due à une séparation très douloureuse, il a été contraint de réintégrer le cocon familial. Son père, quelque peu directif, lui a offert une place dans sa blanchisserie. Sa mère, aimante (très voire trop), le couve, l’espionne même sous couvert de veiller à sa santé mentale. Leonard est enclavé dans une vie qui l’anesthésie, le carcan familial pèse sur ses épaules, de manière insidieuse. Cette supervision passe notamment par la volonté de ses parents de le voir fréquenter Sandra, fille de Michael Cohen, futur acquéreur de la blanchisserie familiale. Dans les sinuosités de sa vie, dans ses humeurs suicidaires encore présentes, va surgir de nulle part – plus précisément de la fenêtre d’en face – Michelle, la blonde voisine, ardente et torturée en maîtresse d’un homme marié. Leonard en tombe immédiatement amoureux. Comme un enfant désirerait très fort un jouet : celui-ci et pas un autre ! Leonard est un enfant, il agit en tant que tel, il est régit par son Ca freudien, continuellement. Il sourit, rit comme un enfant, il détourne le regard comme un enfant, évoque ses sentiments comme un enfant, sans retenu, sans tergiverser. Il est à fleur de peau, gamin égaré. Mais il est aussi un personnage ridicule. Pas dans le sens péjoratif du terme mais dans celui du théâtre tragi comique. Il est un clown, un clown triste. Mélange de farce et de mélodrame. Son interprétation est puissante, et on n’a pas tellement envie que ce film sonne le glas de sa carrière (Joaquin si tu me lis !). La première scène donne le ton. Joaquin Phoenix, de dos, prêt à sauter d’un pont new yorkais. Il y a quoi, 4 mètres de hauteur, de l’eau par dessous. On sait pertinemment qu’il ne décédera pas d’une chute aussi courte, sans poids à ses chevilles, l’instinct de survie étant inné chez l’homme. Ce personnage incarne et assume une certaine forme de grotesque et en fait une force.

Two lovers, contrairement à ce que le titre laisse penser n’est pas un film d’amour. C’est un film qui travesti ce sentiment, qui le tourne en dérision, le pastiche, qui révèle sa fausseté et sa noirceur. Les sentiments sont corrompus, déguisés, superficiels. C’est l’histoire d’individus égoïstes (Paltrow) ou complètement immature, fantasmant l’amour et n’aimant jamais réellement (Phoenix). Ce dernier ne peut vivre son amour – dégénéré – que dans la douleur et dans l’impossibilité, il n’y a jamais d’issu, de finalité à ses sentiments stériles.

Le film dépeint une comédie amoureuse ou hypocrisie, masques et déguisements sont de mise. Sandra aime Leonard qui aime Michelle qui aime Ronald. Mais jamais les sentiments des uns et des autres ne sont réciproques dans cette mascarade. L’amour inflige toujours souffrances et humiliations à l’un des deux protagonistes du « couple ». Ronald est marié et tourmente Michelle. Cette dernière donne de l’espoir à Leonard lorsqu’elle est lésée par Ronald, lui promet de fuir avec lui et l’abandonne finalement pour retourner vers son bourreau, laissant Léonard tout disloqué. De la même façon, celui-ci s’en retourne vers Sandra uniquement lorsqu’il est délaissé par Michelle. Il feint des sentiments qu’il n’éprouve pas pour elle à l’image de la scène finale où il lui offre une bague destinée à l’origine à la luminescente voisine blonde. L’amour est affaire de victimes et de tortionnaires.

Two lovers repose sur une trame basique : Un homme, « tiraillé » entre deux femmes. Je place le terme entre guillemets car il ne l’est jamais en réalité. Son choix est clair et lorsqu’il s’en retourne vers Sandra c’est uniquement lorsqu’il est rejeté par Michelle. La force du film, s’il en est une, c’est de faire d’un canevas éculé – le film romantique – une sorte de polar, de film noir. C’est une constante chez Hitchcock : filmer les scènes d’amour comme des scènes de crime, et vice versa. Ce n’est pas la seule référence au réalisateur, on retrouve également un lien avec Vertigo, où James Stewart, de sa fenêtre, voyeur et curieux, épie les allers et venus d’un étrange voisin. Ici, Joaquin Phoenix observe à loisir sa charmante voisine. Il y a aussi le rapport à la nourriture avec de gros plans sur les plats mitonnés par la Yiddishe Mama lors de la rencontre arrangée avec Sandra et ses parents. A l’instar du grand Alfred qui, par le biais de la métaphore de la nourriture mettait l’emphase sur des rapports humains qu’ils envisageaient comme carnassiers, James Gray met en scène des vicissitudes amoureuses comme s’il s’agissait de liens voraces et destructeurs.

Guidée par un attirail impressionnant de critiques élogieuses, par mon attrait pour Gray et pour l’acteur principal, j’ai été voir ce film en toute confiance, assurée que celui-ci me contenterait. Je dois dire que j’ai été déçue. Oui, déçue. Je n’ai pas été touchée. En réalité, le souci majeur du film c’est le manque de crédibilité de certaines scènes et l’incongruité du comportement de certains personnages. Prenons l’exemple de la scène du toit, où Leonard déclame ses sentiments à Michelle. Elle n’est pas vraisemblable une seule seconde. les deux protagoniste sont posés là, cherchant à nous faire croire à leurs sentiments, en vain. A moins que l’intention de l’auteur ne soit là, dans la volonté de montrer le mensonge des émotions par l’artifice du jeu et des dialogues … Ou encore la scène où la mère – intrusive et possessive – surprend son fils s’échapper pour ne plus jamais revenir et qu’elle le laisse filer en lui édictant le couplet du « sois heureux mon fils ». Non, Mr gray, je crois que vous ne connaissez pas les mères juives ! J’en fréquente une régulièrement et je peux vous dire qu’elle n’adopterait pas ce type de comportement en me voyant m’enfuir comme un voleur. On ne croit pas non plus au lien qui se crée entre Leonard et Michelle, à l’immédiateté de leurs pseudos sentiments. Lui ne l’aime pas mais est animé d’une sorte d’obsession malsaine et creuse. Et ce à quoi je ne crois absolument pas, c’est à la pseudo fraternité qu’elle éprouve à son égard. Elle exprime verbalement son attachement pour lui. « Il est un frère pour moi clame-t-elle à ses amies ». Or rien dans leurs échanges, dans leur rencontre préalable ne laisse supposer une telle proximité. Le tout me semble factice. A l’image de l’imposture des sentiments ici à l’œuvre.

J’ai envie de dire à la secte des critiques cinéma amateur du dithyrambe d’arrêter de se réunir tous les mardi soir pour choisir une orientation consensuelle à la perception d’un film. Two lovers n’est pas un chef d’œuvre. Il est certes piqueté de jolis tableaux : la scène d’amour entre Leonard et sandra, filmé au plus près des corps, celle des moments d’intenses solitude du personnage principal … Mais Il n’échappe pas à nombre de faiblesses et d’imperfections.


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