Revolutionary road

Les noces rebelles, Sam mendes, 21 janvier 2009

kate

Le film débute sur une scène de rencontre : April et Franck – jeunes, beaux et promit à un rayonnant avenir – se télescopent lors d’une soirée dansante. Je ne voulais pas le faire, mais n’ai pu m’en empêcher, je me suis figuré Titanic, mon adolescence, mon béguin juvénile pour Leo et mes premiers émois érotico-cinématographiques (la scène de la calèche, attendez !). Pourtant, le couple, le contexte, les faits, l’intrigue sont bien dissemblables. On se détache très vite de ces pensées datées d’une décennie maintenant. Pour nous y aider, des personnages aux physiques bien éloignés de celui de leurs années Titanic : Kate Winslet s’est asséchée, la bouille moins ronde, les traits plus tirés, mais toujours cette élégance et cette distinction toute anglaise. Lorsque Dicaprio a désormais les épaules et la poitrine plus marquées, mais conserve toujours ce visage de minot, éternel Adonis.

Après ce court écart du côté de mes souvenirs de collégienne, revenons à Revolutionary road. Première scène donc : la rencontre. Nos deux âmes se cherchent du regard, se confient, dansent. Les prémisses de la relation, le seuil. Scène suivante : bond dans le temps, 7 ans peut être. Plan sur le visage de Frank, deux barres lui plissant le front, regard inquiet. April est sur scène, anxieuse, on comprend qu’elle a manqué sa prestation théâtrale. Le rideau tombe. Scène suivante : Le retour à la maison est glacial. April est mutique. Frank cherche à la faire parler. Plein de bonne volonté. Mais l’on comprend que derrière l’aridité et la dureté de sa femme se dissimule un espace infini de frustrations et d’inassouvissement.

Les trois premières scènes du film, très succinctes, introduisent le spectateur au cœur du propos : Le couple. Son autopsie, une observation quasi voyeuriste de son délitement inexorable. Et on pense à l’évidence à Bergman et à ses scènes de la vie conjugale. Mais nous y reviendrons.

April et Franck se sont engoncés dans une vie qu’ils méprisent. Franck exerce un travail de bureau dénué d’intérêt, April est acculée au foyer, cocon-prison. Accablée par cette situation qu’elle ne tolère plus, elle va chercher à révolutionner son existence, celle de son époux – et de ses enfants que j’ose à peine citer tant ils sont absents à l’écran, la lumière étant braquée sur le tandem. Elle élabore alors un projet dans une volonté quasi désespérée, la caresse du dernier souffle de ce couple titubant. Son plan audacieux les menerait tout droit vers Paris, pour y recommencer leur vie, loin de la morne routine du Connecticut où ils s’enterrent peu à peu, loin de la médiocrité qui les enserre, loin d’un voisinage rivalisant de bassesse et de prosaïsme, de leur environnement aseptisé.

Il faut, à l’évidence, saluer les prestations respectives de nos deux acteurs. Elle, est remarquable dans les jeux de nuances, sans mot dire, on perçoit son intériorité. Lui est bon également, saisissant dans certaines scènes. Par exemple, au lendemain de la dispute finale, lors du petit-déjeuner, lorsqu’elle revêt le costume lisse et sans faille de la femme au foyer et qu’il s’avance comme un enfant ne sachant pas où se placer dans l’espace. Les yeux rougis. Espérant à nouveau. Mais l’atout indubitable de ce film, c’est la force qui se dégage de l’interdépendance de ces deux là. Ils se subliment l’un l’autre.

Néanmoins, si le duo Winslet-Dicaprio fonctionne, dans leur jeu, leur intensité, leur complémentarité, les autres personnages sont fades, caricaturaux et contrefaits. A titre d’illustration il y a notamment le personnage du fils Givings, l’exalté ou « fou ». Ce dernier n’est présent pour une seule raison, faire comprendre au spectateur le caractère artificiel de la vie des Wheeler, le « vide sans espoir » dans lequel ils se trouvent et dans lequel ils périront s’ils ne réagissent pas, ne s’insurgent pas. Je ne vois pas l’utilité d’un tel personnage, il n’est ici que pour paraphraser ce que nous embrassons déjà à l’écran. Il y a aussi ce couple de voisin ahuris, adulateur du couple April-Franck, les percevant comme des demi-dieux, superbes, talentueux, hors du commun. Evidemment relativement à eux, n’importe qui passe pour un dieu vivant. Laissons donc de côté les personnages satellites, pour certains inutiles, pour d’autres mal traités. Et revenons-en à notre couple. Lorsque le « projet Paris » capote,  l’agonie de son couple perdure, celle de leurs espoirs communs, puis, comme pour concrétiser cette lente déchéance, elle mourera. Peu importe, elle l’était déjà : une femme vide, asphyxiée. Il le lui crache d’ailleurs à la figure : elle n’est plus qu’une carcasse, dénuée de tout sentiment, d’humanité même. Et ce vide atroce, ce creux de l’âme, contraste tragiquement avec les décors lumineux de leur paisible banlieue, leur gracieuse maison blanche, la profondeur de la forêt et des lacs environnants, la mer voisine. On pense au peintre Edward Hopper (Adam’s house, matin au Cape Cod, 7 A.M).

Finalement, Revolutionary road est un film acerbe quant à sa démonstration du couple rangé, modèle. Mais pas assez selon moi. Il lui manque de la salissure, il lui manque des éclats de voix, de la trivialité, de la brutalité. Et c’est maintenant que je souhaiterai m’attarder sur le cinéma de Bergman et principalement sur son film scènes de la vie conjugale qui met en scène l’effritement d’un couple en 5 ou 6 chapitres. Bergman, comme Mendes dans les noces rebelles, filme ces êtres qui s’attirent, s’aiment puis se déchirent, ces êtres qui ne vivent que pour l’autre, à travers l’autre puis contre l’autre. L’amour, le désamour, le temps destructeur, les lâchetés. Lorsque Bergman se confronte à ces réalités, il le fait de manière viscérale, cru. Il évoque le sexe, le désir de façon abrupte. Mendes, quant à lui filme ses personnages avec trop de distance. Et, de ce film, je suis restée spectatrice, en dehors, jamais je ne me suis sentie impliquée, jamais je n’ai été ébranlé comme je l’ai été devant scènes de la vie conjugale. April et Franck sont des sortes d’automates, posés là, récitant leur texte, avec brio certes, mais sans jamais nous étourdir.

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