L’icône Clint

Gran Torino, Clint Eastwood, 25 février 2009

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Respect de codes, personnages-types, photographie soignée à l’extrême, maitrise parfaite de la narration, gestion impeccable des temps morts : Clint est un maître du classicisme, l’ultime représentant de cette école. Il nous en fait à nouveau la démonstration avec Gran Torino, un film somme, un film qui retentit comme un écho dans sa filmographie, le miroir d’une vie d’acteur/réalisateur. Comme si, par une miraculeuse opération, tous les personnages qu’il a incarné avait décidé de se fondre les uns dans les autres pour donner naissance à Walt Kowalski, comme si ses grands thèmes de la filiation, la transmission, la rédemption avait été entrelacés, enchevêtrés, malaxés jusqu’à perler la pellicule jusque dans les replis secrets de Gran Torino.

Film-synthèse, film-testament, testament de l’homme, aveux d’une Amérique bien éloignée de l’idéal qu’elle prétend incarner. Le travail de Clint se confond avec l’Histoire de ce pays. Une Histoire entre ombres et lumières, teintée de sang et d’or.

Walt a de sacrés relans de l’inspecteur Harry Callahan, flic raciste aux méthodes expéditives. Dans Gran torino, Walt est posté sur son perron, fusil à la main, exécutant sa propre justice sur son terrain « get out of my lawn » et balançant à tout va des injures racistes. Il tient aussi du « Bon » de la trilogie de Leone, mais balance à ses voisins « I’m not a hero », comme une résonance aux personnages qu’il a pu incarner, aux questionnements autour des notions d’héroïsme (Mémoire de nos pères), de bonté (Minuit dans le jardin du bien et du mal, impitoyable). Le Bien le Mal, ces notions absconses aux contours flous, Eastwood a toujours pris le plus grand soin à les appréhender avec finesse et précaution en évitant toute forme de manichéisme, en retranscrivant à l’écran la fine particule séparant ces entités abstraites et nébuleuses.  Le Bien qui ne se situe pas toujours où on l’attend, le Mal qui empruntent différent atours, par qui les pouvoirs en place -supposés nous défendre, et rendre justice- se laissent aspirer. Eastwood met un point d’honneur à braquer sa caméra dénonciatrice du côté de ces abus de pouvoir  (Juge coupable, l’Echange etc.) Walt est aussi un peu William Munny, personnage ombrageux d’Impitoyable, ancien tueur à gage en route vers la rédemption, reprenant du service pour venger une prostituée défigurée par un cow-boy sadique. Il est tous ces personnages. Puants et attachants, sombres et percés de lumière.

J’ai pu lire et entendre (dans mon entourage proche) les émanations d’une controverse entourant le nouveau personnage de Clint. Ce dernier serait la preuve vivante (euh pardon, fictionnelle), que Clint est un raciste patenté. Qu’il userait de ce personnage pour cracher son venin de saleté de conservateur totalitaire et xénophobe. Il est vrai que c’est à la vitesse de son Winchester que fusent les « faces de citrons », « chinetoque », et autre « niakoué ». Pourtant, au travers la figure de Walt Kowalski, vieil homme blanc ruminant son ressentiment dans sa banlieue de Détroit, le cinéaste met en scène la déchéance d’une Amérique blanche au racisme persistant. Le racisme affiché avec autant d’ostentation ne peut être réel, il dénonce.

Encore une fois, Clint réalise un film qui fait corps avec l’Histoire de l’Amérique. Il rappelle que le melting pot américain n’est pas basé sur la tolérance et le respect mais bien sur un racisme latent.

Michel Wieviorka, sociologue français, a largement étudié le racisme et ses manifestations dans son ouvrage clef : Le racisme, une introduction. Il y dresse une typologie des formes de racisme. Certains fondés sur l’inégalité et l’exploitation, les autres mettant en évidence un racisme basé sur la différence culturelle et l’exclusion. Le racisme de Kowalski – personnage métaphore de l’Amérique blanche et vieillissante- prend la forme d’une défense de l’identité culturelle propre. Kowalski dégueule tout ce qui est extérieur à l’histoire de SON Amérique, en dehors de l’espace fermé et imperméable de son musée illusoire, ses reliques de guerre, son zippo et sa voiture de collection, ce monde passéiste, avant le multiculturalisme, avant la fermeture de son usine Ford et l’ouverture du commerce avec les Japonais notamment (illustré par le 4×4 Toyota de son fils). Le personnage de Kowalski est le parfait réflecteur d’un pan intrinsèque de  ce pays. Un pays capable d’un racisme forcené, construit à coup de guerres, se cachant derrière ses fusils, sa peur, et fuyant la différence. Et qui, un jour, s’y ouvre, et renoue avec une humanité que l’on croyait condamné.

Clint Eastwood est grand. Il est un des rares à pouvoir allier perfection de la mise en scène (en utilisant sa caméra avec autant de dextérité qu’il usait de son colt 45 dans un Leone: la scène du « sacrifice », corps étendu, bras écartés, le sang perlant sur son poignet est filmée avec une perfection déconcertante), fluidité de la narration, critique et clairvoyance sur une société américaine complexe et composite. Ses héros, incarnés comme dirigés, ont toujours été de parfaits échos des États-Unis du moment.

Et lorsque, les bras repliés sur sa poitrine, enveloppé dans un cercueil, il apparaît dans les derniers moments du film, j’ai envie de lui glisser à l’oreille : « Ne nous quittez pas, pas encore ». Il se met alors à me susurrer sa composition originale « gentle now the tender breeze blows, whispers through my Gran Torino, whistling another tired song » …

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