Zrubavel

Zrubavel, Shmuel Beru, 2008

falasha

Israël, un pays et une population composites, complexes, bariolés …  Un cinéma à son image, frénétique, empruntant les formes les plus diverses (animation, documentaire, film de guerre, films oniriques, comédies de mœurs …), abordant des sujets pluriels et ondoyants : la religion, l’orthodoxie, la guerre, les rapports familiaux, l’intégration des minorités (aspect captivant dans un pays produit uniquement par des minorités, arrivées vague après vague), la (ou plutôt les) cultures, les rites, l’armée … Un cinéma fascinant qui explore toutes les facettes de cette société bigarrée, schizophrène : schisme des « hommes en noirs » et d’une jeunesse nerveuse et bouillonnante , ouverture intellectuelle, artistique contre fermeture géographique et enfermement. Un cinéma tour à tour empreint de poésie, de lyrisme, de dénonciation, d’âpreté, d’amours enchantés. Le cinéma israélien fait montre d’une grande distanciation et d’une capacité à interroger sa politique, ses divisions, ses actes, à remettre constamment en question ce qui fait son essence. Chose que très peu de pays sont en capacité de faire, en tous cas si rapidement et de façon aussi frontale : crimes de guerre, condition de la femme dans les sociétés orthodoxes, racisme inter-ethnies etc.

Du 25 au 31 mars dernier, s’est tenu, à Paris, le 9ème festival du film israélien. Parmi les films en compétition, Zrubavel, premier long métrage d’un cinéaste éthiopien israélien : Shmuel Beru.

Le film traite des conditions de vie et d’intégration d’une communauté spécifique en Israël : les falashas, ou Beta Israël (maison, famille d’Israël). Ces derniers ont vécut durant plusieurs siècles dans le Nord de l’Ethiopie et entrent en contact avec le
judaïsme fin 19ème siècle. Entre 1965 et 1975 de petites vagues d’immigration clandestines sont opérées. En 1975, le gouvernement israélien reconnaît officiellement leur judaïté et leur ouvre le bénéfice de la loi du retour (loi permettant à tout Juif dans le monde d’immigrer en Israël). S’ensuit plusieurs vagues d’immigration : opérations Moise, Salomon … Appellations choisies sciemment : l’histoire biblique raconte que les falashas (terme qu’ils n’apprécient pas, il signifie exilé ou immigré en amharique), seraient les descendants du Roi Salomon et de la reine de Sabah, appelée également Cassiopée, Makéda, Balkis, selon la religion et les traditions. Leur union aurait donné naissance a un garçon : Ménélik, dont descendraient les falashas.

Projeté en clôture du festival, Zrubavel narre, depuis l’œil d’un garçonnet, Itzhaq, le quotidien du quartier : les intrigues, évènements, cérémonies qui marquent la vie de cette communauté. Le gamin ouvre le film avec sa caméra-camelote « je veux être le Spike Lee israélien ». Il y a son grand père, Gita, le patriarche, magnifique de dignité, de grâce, un visage fin rehaussé d’un nez aquilin, le regard pétillant, presque enfantin sous des sourcils épais, sa barbe blanche-argentée ornant ses tempes et son menton. Déclassé, éboueur en Israël alors qu’il était colonel en Ethiopie, il n’en garde pas moins une noblesse et une prestance quasi biblique. Il y a sa tante, beauté longiligne, flânant sur le toit avec son amant « interdit », cousin éloigné que la tradition l’empêche de fréquenter. Il y a ses parents, le père endurcit de religion, la mère qui en est éloignée, le petit entre deux rives.

Le film peinturlure les morceaux de vie dans ce quartier-ghetto. Microcosme en suspension. Bulle non intégrée à une société israélienne plus large, personnage absent de ce long métrage. Et si, évidemment, l’intégration se fait, étape par étape, il reste des signes visibles de racisme et de séparation. Les seuls personnages « blancs » du film sont des policiers qui interviennent violemment sur les populations du quartier et qui finissent par tuer un jeune garçon, dans une exécrable bavure …

Par le prisme de l’intégration des éthiopiens israéliens, c’est celle de n’importe quelle communauté d’immigrants qui se retrouve. S’intégrer … Cela implique-t-il de renoncer à ses racines, sa culture, les annihiler ? Non, c’est réaliser une forme de syncrétisme entre ses propres coutumes et croyances et celles du pays d’adoption. C’est réunir, recomposer, enrichir. Le film expose multiples traditions éthiopiennes. Des chants, psalmodiés par la mère. Une cérémonie de mariage, avec de somptueux costumes à l’allure souveraine brodés de Magen david.  Celle de l’enterrement, avec une danse agitée, d’avant en arrière, d’une mère terrassée. Des pratiques culinaires avec notamment l’équivalent du pain : l’Injera, sorte de grande galette spongieuse agrémentant tout repas. Concernant la langue originelle, l’amharique, seule la première et la seconde génération d’immigrants la parle. La troisième ne parle plus que l’hébreu.

Zrubavel dresse donc un constat en demi-teinte. En effet, si l’intégration des Éthiopiens à la société israélienne progresse (les plus jeunes sont mieux insérés), la situation sociale et culturelle des Beta Israël reste difficile. Leur culture traditionnelle, basée sur l’isolement du milieu chrétien, la vie villageoise, la famille élargie et des traditions religieuses spécifiques (mariage arrangé, loi des 7 générations etc.) semble difficilement  assimilable en l’état dans la société urbaine et « moderne » d’Israël. De plus, ils sont toujours soumis a de fortes discriminations et accumulent de handicaps sociaux : niveau d’éducation faible, niveau de vie très modeste, habitat défavorisé et parfois dégradé ou isolé.  

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