Rourke, Titan aux pieds de verre

The wrestler, Darren Aronofski, 18 février 2009

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La production s’ouvre sur une revue de presse bariolée : « Randy the Ram vs. Chris Jéricho », « Randy the ram unleashes » … Des dizaines de bouts de pages morcelés, découpés, défilent sous nos yeux, le tout rehaussé d’une colorisation « so flashy », tape à l’œil, à l’image du monde dans lequel Aronofsky nous invite. Cette introduction est soutenue par une bande son sulfureuse, sur fond de fanfare de clameurs, vivats, applaudissements : « the ram ! The ram ! The ram ! ». On y est, dans l’arène, ça sue, ça saigne. Et BAM. L’énergie retombe brutalement. Plan sur Mickey Rourke, assis, visage en berne, masqué par une incroyable tignasse blonde, bouclée et peroxydée : 20 ans plus tard.

Quelques minutes d’intro pour commémorer avec fracas un âge d’or révolu. Quelques minutes à peine, comme pour dire que la gloire ne subsiste pas. Étiolée, la splendeur des années 80, Randy vit désormais dans un camping-car loué, seul. Il travaille à mi-temps comme manutentionnaire dans une grande surface et continue, dans un cadre bien moins prestigieux, à « vivre » de son art. Survivre, disons-le : il est régulièrement mis à la porte du mobil-home pour retard de paiement. L’astre des rings a sans nul doute dilapidé sa petite fortune à la volée. Car comme le disait un sage japonais dans un Mizoguchi « l’argent que l’on gagne rapidement disparaît aussi rapidement ».

A la suite de l’un de ses matchs – pour le moins sanguinolent : agrafeuse corporelle, verre pilé et punaises voltigeant en tous sens – il est terrassé par une crise cardiaque. Le verdict est sans appel : il ne pourra plus catcher, un combat de plus lui serait fatal. Accablé, résigné, Randy tente alors de « se ranger », de mener une existence raisonnable et mesurée. Dans cette perspective, il est embauché à plein temps au supermarché en tant que vendeur : « avec les clients, tout ça ? ». Oui Randy, avec les clients. Dans une relation d’individu à individu. Mais Randy a du mal avec les interactions sociales basiques. Sous couvert d’une apparente aisance, il est en réalité un poisson hors de l’eau. Se débattant, frétillant et manquant d’air. Il est incapable d’entretenir une relation durable avec quiconque. Ni avec sa fille, ni avec une femme, ni avec personne. Il n’existe que face au feu brulant et enivrant de la foule, qu’en fusion avec elle, ce magma électrisant, scandant son nom.

Randy Robinson n’incarne pas « the ram » sur le théâtre du catch, il EST « the ram ». Un marginal, une figure, un héros tragique. Pathétique et saisissant. Monstrueux et faillible. Robin, le vendeur dans lequel il s’est travesti, est une imposture. Il le taillade, lui fait la peau afin de rentrer à nouveau dans son véritable « Moi ». La main en sang, qu’il a mis intentionnellement dans le découpe-viande, il s’en barbouille le visage à la façon d’un rituel tribal et sort dans un vacarme assourdissant, renversant tout sur son passage, dans les allées et rayons du supermarché : le bélier est de retour !

Évidemment, lorsque l’on connaît un peu la vie de Mickey à la ville, ses multiples déboires, ses frasques et sa démesure, ce film prend une dimension particulière. Au travers de ce personnage de catcheur, c’est un documentaire sur Rourke que réalise Aronofsy. La célébration d’un inadapté, d’un antisocial, d’un « freak ». Mickey Rourke a été laissé pour compte par l’industrie du cinéma, cruelle, un galeux, trop hystérique pour ce milieu, violent, bestial. Après des années triomphantes (80’s), il mord la poussière dans les 90’s. Il s’adonne alors à la boxe, plusieurs années, et en ressort absolument défiguré. A cela, il superpose la chirurgie esthétique. Résultat : un visage gonflé, des pommettes boursouflées, une bouche difforme, irrégulière, des yeux tirés et humides. Il est monstrueux. Un ours, aux pattes énormes, aux ongles blancs et surélevés. Aronofsky, avec pudeur et respect, commence par le filmer de dos, on le suit, pas à pas, puis nous le contournons quelque peu, son profil se dessine. Le premier tête à tête se déroule dans sa voiture, au creux de la faible lumière du plafonnier. Et vous savez quoi ? On l’aime ce type, accroché à ses pas, – par le biais de la caméra qui le suit comme une ombre – touché par sa quête. Il y a sans nul doute une profonde déférence mutuelle entre ces deux là pour arriver à un tel résultat.

Le film d’Aronofsky est également un merveilleux hommage au monde du catch. Il entrebâille le rideau sur les coulisses où l’on surprend d’étonnantes conversations entre deux « adversaires » mettant en place la chorégraphie du combat « Je commence par un Atomic Drop, tu te relèves et me lance au travers des cordes, je reviens avec une chaise, tu me la fracasses sur le crâne et enchaîne avec un Facebreaker ». Sur cet échange mystique, ils se tapent dans la main et se répondent d’un éclat de rire. Mais attention, ce n’est pas parce que le scénario de la rixe est prévu au préalable que tous les coups sont factices et sans conséquences physiques pour les athlètes. Il y a les mauvaises réceptions, les petites lames servant à s’entailler pour faire plus « vrai », la forme de catch dite « hardcore » ou « extrême wrestling ». Dans ce cas, les combattants utilisent divers accessoires sympathiques tels que des punaises, des chaises ou encore des fils barbelés. Pas de tout repos, n’est-ce-pas ? Et cette souffrance infligée n’a qu’une seule et unique intention : le bon plaisir du public. La foule avide de cette violence, de cette force virile, de cette sueur et de ce sang : catcheurs-gladiateurs : le vil, le gentil, le narcissique, le tricheur adepte du coup bas, le téméraire … exutoires, chancres de l’agitation intérieure du public.

Le réalisateur signe, avec the wrestler, un quasi documentaire. Il dépeint la réalité crue de cette vie atypique. Une existence rude : pas de couvertures santé, un taux de mortalité extrêmement élevée, des problèmes médicaux redoutables, un vieillissement prématuré des os et des muscles, un corps meurtris par des exercices physiques trop intenses et par la prise de drogues et médicaments en tous genres. Il brosse le mode de vie de ces personnages clownesques, par le prisme du Bélier : l’entretien du look, les séances d’UV, la musculation, la prise de stéroïdes, hormones, anabolisants. Il filme sans faux semblant les matchs, dans toute l’étendue de leur brutalité, sans fard, à l’image de la gueule de Rourke. Les corps sont livrés à nos regards, ensanglantés, musculeux, abimés, triturés, écorchés, entaillés.

Un léger bémol quant au traitement des personnages féminins. La fille de Mr Robinson et sa relation avec papa sont pétries de clichés. Néanmoins, la sincérité et la puissance de jeu de Rourke rattrape cette faiblesse scénaristique. (« J’ai essayé de t’oublier, de faire comme si tu n’avais jamais existé, mais je ne peux pas, tu es ma fille ma petite fille »). Je retiens ses larmes. Il est bouleversant.

Quant à la stripteaseuse, confidente, marginale et abimée par la vie, sorte d’alter ego féminin de Randy, elle est un peu plus étoffée, mais pas suffisamment. Peut-être que Mickey prend trop de place sur cette pellicule pour laisser une quelconque part de gloire à qui que ce soit d’autre. Il est superbe. Et lorsqu’il « se donne la mort », au moment du dernier plan (excellent choix de fin), à l’endroit même où il se sent le plus en vie, en assénant son coup du bélier, il est un Géant.

J’entends partout parler de la résurrection de Rourke. Agaçant au possible … L’industrie du 7ème art aurait pouvoir de vie ou de mort (artistique) sur les acteurs, pauvres pantins de cet univers perverti. Résurrection, résurrection, un terme galvaudé, oui, mais que dire d’autre après ça, après the wrestler ?

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