Sonate nippone

Tokyo Sonata, Kiyoshi Kurosawa, 29 mars 2009

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Kurosawa …  Ni le maitre Akira, illustre réalisateur japonais, ayant ouvert le 7ème art nippon sur l’Europe et l’Amérique. Ni son frère, Heigo Kurosawa, qui exerçait le métier de benshi -commentateur de films muets- et qui, littéralement, n’a pas survécu au passage au parlant – il s’est suicidé. Il est ici question de Kiyoshi Kurosawa et de sa troublante sonate tokyoïte.Rompu aux genres de l’horreur, de la série B et du fantastique, Kiyoshi s’essai au drame social. Non sans y apposer quelques touches de fantasmagorie et de chimère. On ne se refait pas. L’intrigue se déroule à Tokyo, centre névralgique de l’économie japonaise. Au cœur du récit, une famille, organe-métaphore d’une société nipponne en pleine reconfiguration : marasme économique, chômage, déclin, âpre concurrence chinoise, délitement des valeurs familiales traditionnelles. Si certaines scènes se révèlent irréelles et féeriques, le film ne s’ancre donc pas moins dans une réalité sociale et économique bien tangible.

Ryhuei, le père, se retrouve au chômage à la suite d’un licenciement abrupt, parfaitement injustifié sinon que « pour le prix d’un japonais, vous avez 3 chinois ! ». Il quitte son bureau, sans broncher, respect de la hiérarchie oblige, et traîne le pied jusque chez lui, penaud et déconfit. Misérable, il se tapira derrière un pathétique mensonge et taira son renvoi à sa famille. Dans sa mésaventure, il croise le chemin d’une connaissance se trouvant dans une situation similaire à la sienne. Pour animer la mascarade auprès de sa femme et ses enfants, ce dernier se fait appeler 5 fois par heure par un supposé collègue de travail. Cette parade donne par ailleurs lieu à des scènes drolatiques. Mais le voile d’arlequinade déguise une douloureuse vérité : la honte du déclassement social, la virilité, le rôle paternel traditionnel mis à mal. Et l’homme finit par se suicider. 

Tokyo sonata relate l’histoire d’une déchéance, d’un éclatement inexorable. Derrière la destitution du père, c’est l’allégorie de l’effritement de tout un modèle de société qui se dessine. Des valeurs qui mutent, se reconfigurent : « j’emmerde ton autorité » hurle Megumi à la face de Ryhuei dont la dureté stérile face à son jeune fils fait montre de son impuissance et de sa désorientation face aux évènements qui adviennent. Il ne parvient plus à canaliser les remise en question incessantes de son fils, Kenji, insubordonné et frondeur, qui tient tête à toute forme d’autorité qu’il juge illégitime. A son prof, qui le punit injustement, il balance au beau milieu de la classe « je vous ai vu dans le métro lire des mangas porno ». A son père qui lui interdit de jouer du piano par pur autoritarisme, il tient tête et crache son désaccord et son incompréhension en fracassant son synthétiseur sur le sol. Le paroxysme de l’imperméabilité entre ce père, figure d’un Japon traditionnel, et son fils incarnant une restructuration de ce canevas de valeurs, reste la scène où il le propulse à travers les escaliers.

Etape charnière du film, c’est ici que la trajectoire des trois membres de la famille se divise. [En réalité il y en a un quatrième, absent, un fils plus âgé, « freeter », autre manifestation d’un Japon en pleine recomposition. Un jeune garçon vivant encore chez ses parents, ayant quitté l’univers estudiantin mais encore non intégré à celui de l’entreprise. Ce dernier s’affilie à l’armée, par défaut, image d’une jeunesse en perte de repères. Je choisis délibérément de ne pas en parler davantage car ce personnage est une sorte de fantôme sur la pellicule. Il est même absent au moment du dénouement].

Revenons-en donc à notre trinité. A la suite de l’implosion familiale provoquée par la crise de violence de Ryhuei, le film bascule dans une forme de déraison, chaque protagoniste va vivre des évènements abracadabrants.
Kenji, le jeune agité, petit génie du piano (il prend des cours à l’insu de son père), entreprend une fugue mais se fera piquer par la police. Ryhuei, devenu « homme de ménage », se jette sous un camion. Megumi se fait kidnapper par un brigand raté. Le tout dans une atmosphère aérienne et expressionniste. Comme je l’énonçais au départ, Kiyoshi n’a pas abandonné ses penchants surnaturels en adoptant un angle social pour ce film. Il y a l’enveloppement du père sous des feuilles rougies sur le bas côté de la route où le camion lui est passé dessus ; il reste ainsi, inerte, « enrobé », protégé, par des dizaines et des centaines de feuilles automnales, puis, la résurrection. Il émerge alors de cet amas feuillu, dans une scène teintée de surréalisme avec une gestuelle robotique. Une renaissance vécue également par Megumi, qui, au lendemain de son kidnapping insensé, est relâché par son ravisseur sur une plage abandonnée et voit le soleil poindre sur son visage apaisée. Une lumière divine, qui irradie l’écran et la régénère.

Nos trois compères regagnent un à un leur domicile à la suite de leurs pérégrinations respectives. Sans explication aucune, ils se rejoignent autour de quelques garnitures servies par la mère. L’institution du repas, colmatrice de brèches. La consolidation ultime de la famille passe par Kenji, qui, avec grâce et passion, interprète le Clair de lune de Debussy. La dernière note jouée, les parents, au mépris des conventions et sous le regard médusé du jury, se lève et se dirige vers leur fils pour le congratuler. Ensemble, ils quittent le cadre par la gauche, à l’unisson, marchant au pas, comme un seul homme. Une scène finale colorée d’optimisme mesuré : vers un Japon réconcilié avec lui-même ?

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